Thomas Fersen voit triple



Dans une semaine, Thomas Fersen termine la longue série de spectacles amorcée au lendemain de la parution de Quatre. Dix-huit mois de tournée des deux côtés de l'Atlantique, ça épuise son homme. Surtout que Fersen transporte dans ses bagages tout un lot de fables animalières et qu'il doit garder un oeil sur la ménagerie qui peuple ses fines chansons: une chauve-souris, une blatte, des papillons, un lion, un moucheron et j'en passe!



«Je ne sais pas encore si je vais être en vacances, mais j'arrête les concerts», assure Fersen. Sa voix calme, en provenance de Paris, trahit sa fatigue. Mais aussi une espèce de sérénité. Ses nombreux spectacles, forts courus, l'ont rempli d'un bonheur qu'on imagine immense. Pas égoïste pour deux sous, notre dandy cabotin préféré partager son plaisir avec nous en lançant, mardi prochain, trois disques live, réunis en un magnifique album tripartite.

Triplex, le bien nommé, se déplie en portefeuille et dévoile trois enregistrements réalisés en autant de lieux et d'époques différents: à La Cigale en juin 2001, au Cabaret de Montréal un mois plus tôt et de nouveau à Paris, à L'Européen, en juin 1998. Comme à son habitude, Fersen a porté une attention particulière à l'aspect visuel. La pochette est généreuse, pleine de photos superbes, baignées d'une lumière chaude comme sa voix. On peut même voir l'artiste faire un tour sur lui-même en faisant défiler rapidement les pages du livret, conçu comme un flip book.

«Un disque, ça vaut le coup si c'est un objet qui a son caractère propre et non pas juste une boîte avec une feuille dedans, expose Fersen. Sinon, autant le copier. Il faut que l'objet lui-même soit attachant, sinon il va disparaître. L'idée du flip book, c'est rigolo...» C'est aussi une façon originale pour le chanteur de faire sentir sa présence.

Triplex n'est évidemment pas une belle boîte vide. Qu'y trouve-t-on? Presque tout. Quasiment toutes les chansons des deux plus récents disques de Fersen (Quatre et Le Jour du poisson), ainsi que de larges extraits des deux premiers. Un condensé des huit ans de carrière d'un des chansonniers les plus attachants de la dernière décennie, en 28 chansons.

«On voulait faire une sorte de documentaire de la tournée et non pas enregistrer un seul concert, explique Fersen. Un spectacle, c'est un huis clos. J'avais envie de montrer aux gens qu'il s'y passe des choses qu'on ne voit pas à la télévision, qu'on n'entend pas à la radio ou même sur un disque studio.»

Parce que chaque concert possède sa propre énergie. Parce que les chansons, souvent toutes fraîches lorsqu'elles sont gravées sur disque, ont pris pas mal de tonus et de maturité à la fin d'une tournée. «Comme un whisky», suggère Fersen. Parce que les chansonniers distingués ont la décence d'habiller leurs chansons différemment au moment de les livrer sur les planches.

Sur Triplex, plusieurs sont endimanchées de clavecin, de xylophone, de ukulélé et de toute une panoplie d'autres instruments. Une palette riche et scintillante, jamais clinquante. Précisons toutefois que la remarque ne vaut que pour deux des disques. Fersen ayant privilégié la formule piano-voix pour son concert à L'Européen. Un retour à la vérité des chansons.

«J'aurais envie d'enregistrer tous mes disques en concert, lance d'ailleurs le chansonnier. Parce qu'on y retrouve une spontanéité et une authenticité indispensables aux chansons.» Dans la bouche de Fersen, l'aveu est étonnant. Son dernier disque, Quatre, a bénéficié d'une production particulièrement léchée. On s'imagine mal comment il aurait pu créer cette atmosphère intime et moelleuse ailleurs que dans un studio.

«Quand on fait un disque en studio, on s'adresse à quelqu'un qui, en général, est seul chez lui. Quand j'écoute un disque à la maison, j'ai besoin de nuance et de calme», dit Fersen. En revanche, il aime bien le côté «primitif» et «animal» qu'il retrouve dans ses chansons lorsqu'elles sont captées devant une foule.

L'énergie joyeuse et le débordement de bonheur qui émane des concerts de Fersen, on les sent particulièrement sur l'album enregistré au Cabaret de Montréal. Le chanteur dit d'ailleurs avoir lui-même insisté pour qu'un des disques soit capté de ce côté-ci de l'Atlantique. Faut dire qu'entre le Québec et Fersen, des liens solides ont été créés depuis sa première visite, en 1993. On le sent particulièrement au Cabaret, selon lui.

«Il y a dans cette salle quelque chose de festif, un côté piano-bar que je retrouve dans quelques salles à Rennes, à Toulouse ou à Nantes, explique-t-il. J'ai aussi chanté à L'Olympia à Montréal, mais ce n'est pas pareil. Il se passe quelque chose de spécial au Cabaret et, d'ailleurs, si vous écoutez les trois disques, je dirais que ce n'est pas le pire...»

Loin s'en faut. Sans vouloir faire preuve de chauvinisme, on doit admettre que le concert du Cabaret est le plus chaleureux des trois. Parce que Fersen y semble plus décontracté et parce que le public se manifeste beaucoup. «Il se manifeste aussi beaucoup à La Cigale, précise-t-il, mais comme la salle est grande, on ne l'entend pas vraiment. Au Cabaret, on entend vraiment des individus.»

Signalons que, parallèlement à la sortie de Triplex, le concert montréalais fera l'objet d'un disque simple, pour ceux qui ne voudraient pas des deux autres.

Est-ce que Triplex clôt un cycle? «J'en sais rien, répond Fersen. Je pense que je vais encore utiliser une partie du répertoire, mais avec une instrumentation différente. Sur les nouvelles chansons, il devrait y avoir plus de guitare, simplement pour changer d'éclairage.»

Le chansonnier, qui disait il y a quelques années ne pouvoir écrire pour lui, songe sérieusement à prêter sa plume à une autre voix. Peut-on savoir de qui il s'agit? «Ah ben non! lance-t-il, taquin. Je peux seulement vous dire que c'est une femme. Mais elle ne le sait pas encore. Je ne me suis pas encore déclaré...»

TRIPLEX, de Thomas Fersen, Warner: sortie prévue le 11 décembre

Vigneault Alexandre
Cyberpresse
8 Décembre 2001